Est-il interdit de critiquer Israël ?

par Pascal Boniface *


Le Monde
30-08-2001


     EN m'exprimant sur le conflit israélo-palestinien (Le Monde du 4 août), je savais que je défiais les lois de la prudence, qui conseillent d'éviter, si l'on n'y a pas un intérêt personnel, de traiter un sujet aussi passionnel. Je ne suis ni juif ni arabe ou musulman. Je ne suis pas non plus spécialiste de la région. Je pense tout simplement, d'un point de vue moral, que les principes universels ne doivent pas être appliqués de façon sélective et, d'un point de vue réaliste, qu'aucune paix durable ne peut être établie sur la négation des droits d'un peuple. J'estime que le droit légitime d'Israël à la sécurité n'est pas incompatible avec celui des Palestiniens à l'autodétermination.

Je me doutais bien que, d'une façon ou d'une autre, mon intervention allait susciter approbations chez les uns (et notamment de nombreux juifs français), critiques chez les autres, et aussi insultes, promesses de rétorsions professionnelles et menaces anonymes sur ma personne. Je n'ai pas été déçu sur ce dernier point.

Je pouvais m'attendre, pour la partie du texte qui critiquait le gouvernement actuel d'Israël, à ne pas recevoir l'approbation de ses représentants. Je ne m'attendais pas à ce que l'actuel ambassadeur d'Israël en France, Elie Barnavi, intellectuel réputé et qui a joué un rôle incontestable dans la recherche de la paix, écrive (Le Monde du 8 août) non pas une réponse à mon point de vue, mais une réaction d'une virulence qui a étonné jusqu'à ceux qui ne partagent pas mon analyse, allant jusqu'à instruire contre moi un procès d'antisémitisme et de haine anti-israélienne.

Cela prouve que ce débat est encore plus exacerbé et la situation plus dégradée que je ne le pensais.

Elie Barvani, tout en se plaignant amèrement du parti pris anti-israélien de la presse française en général et du Monde en particulier, peut tranquillement me désigner comme l'adversaire d'Israël, m'accuser d'antisémitisme sans, bien sûr, apporter aucun fondement à ces graves accusations. Il le fait, de surcroît, en faisant croire que, parallèlement au point de vue modéré que Le Monde a publié, je suis l'auteur d'un pamphlet d'une rare violence, non public, mais qu'il se garde bien de citer.

Comment qualifier cette méthode qui, dans un climat passionné, laisse supposer le pire, sans étayer, car cela lui serait bien évidemment impossible, ces insinuations ? Effectivement, j'ai envoyé une note à quelques dirigeants socialistes en avril dernier, dont le texte publié reprend les arguments. J'y indiquais en outre qu'on ne peut pas se dire aujourd'hui de gauche et accepter le sort fait aux Palestiniens, fût-ce pour d'illusoires raisons électorales.

En souhaitant faire publier une "Lettre à un ami israélien", je ne voulais pas utiliser une rhétorique cachant des sentiments d'hostilité mais poursuivre publiquement un débat que j'ai eu à partir de cette note avec des Israéliens et des membres de la communauté juive française.

Je l'ai fait en raison des inquiétudes que fait naître en moi la situation actuelle, faite d'affaiblissement du camp de la paix en Israël et de montée des extrémistes chez les Palestiniens.

J'ai toute ma vie combattu le racisme, sous toutes ses formes ; je défie quiconque de trouver une seule ligne raciste ou antisémite sur les centaines de milliers que j'ai pu écrire. Cela va totalement à l'encontre de ma pensée et de mes convictions les plus profondes. Je trouve inadmissible le terrorisme intellectuel consistant à accuser d'antisémitisme toute personne qui critique le gouvernement israélien, accusation d'ailleurs qui devrait s'appliquer aux pacifistes israéliens et aux juifs français qui partagent ce point de vue.

Je crois au contraire qu'à certains moments de l'histoire, ceux qui s'opposent à un gouvernement servent mieux sa nation et les valeurs qu'elle incarne. Pour en rester au seul cadre français, ce fut le cas des résistants sous Vichy et des opposants à la guerre d'Algérie. Me faut-il répéter que, pour moi, le droit à l'existence d'Israël de vivre en paix et en sécurité dans des frontières reconnues, celles d'avant le conflit de 1967, est une évidence absolue ? Que les attentats terroristes qui frappent Israël doivent être condamnés fermement, car ils sont à la fois moralement criminels (ils ne peuvent que frapper des innocents) et politiquement néfastes (ils éloignent les perspectives de paix) ? Que les communautés juives vivant en dehors d'Israël doivent pouvoir vivre en sécurité et dans le respect de leur identité ?

Mais tout cela n'empêche pas pour autant de dire que le sort fait aujourd'hui aux Palestiniens est immoral, illégal et, par ailleurs, contraire aux intérêts à long terme des deux peuples.

On me reproche de faire un amalgame pour l'ensemble de la communauté juive française. Je dis au contraire que ses représentants les plus lucides et les plus courageux sont les premiers à critiquer le gouvernement Sharon et l'impasse dans laquelle il conduit son pays. Je n'ai évidemment jamais voulu justifier la résurgence éventuelle de l'antisémitisme que la communauté juive, dont je connais la diversité et l'absence de caractère monolithique, devrait subir du fait de sa fidélité à Israël. Je redoute au contraire les conséquences d'une situation où la logique des extrêmes l'emporterait. Je pense que ce conflit est un conflit de nature politique et qu'il faut combattre toute tentative d'explication communautaire et/ou religieuse.

Cependant pourquoi Israël serait-il le seul Etat au monde dont il serait interdit de critiquer le gouvernement sauf à être accusé de racisme et à recevoir de lourdes menaces de représailles ?

Pourquoi le Proche-Orient serait-il la seule région où les choses sont tellement compliquées qu'il conviendrait de ne pas s'exprimer ? A-t-on appliqué le même raisonnement aux Balkans, à la Tchétchénie, au Tibet, à l'Afrique des Grands Lacs ?

Elie Barnavi dit que le gouvernement israélien reconnaît lui aussi le droit aux Palestiniens d'avoir un Etat. Mais alors, pourquoi ne pas mettre ce principe en application ? Si cela est impossible, faut-il en conclure que les Palestiniens en sont congénitalement incapables ou que tous les efforts possibles n'ont pas été faits en ce sens du côté d'Israël ? Après trente-quatre ans d'occupation, comment expliquer que les gouvernements israéliens successifs n'aient pas trouvé d'interlocuteurs dignes de ce nom ? Et comment auraient réagi les dirigeants juifs si, après plusieurs années ou même plusieurs décennies d'une approbation de principe de la création d'un Etat d'Israël, la Palestine était toujours occupée militairement par la Grande-Bretagne ?

Comment ne pas voir - ce qui était parfaitement prévisible - que, contrairement à ses promesses, Sharon n'a pas apporté la sécurité à son peuple et risque de déstabiliser plus encore la région, que la politique actuelle du gouvernement israélien affaiblit chez les Palestiniens les modérés pour renforcer les ultras ?

La situation, comme toute situation stratégique, est certes très compliquée. Mais le problème principal réside bien dans le fait qu'un peuple est occupé militairement et qu'il ne l'accepte pas. L'évidence que toute l'histoire stratégique nous apprend, c'est que l'on peut conquérir et occuper des territoires, jamais un peuple.

Il n'y a bien sûr pas de solution idéale au Proche-Orient. Il convient de choisir la moins mauvaise. L'établissement d'un Etat palestinien dans ses frontières de 1967 est certes un risque pour Israël. Il y a en effet moins de probabilités aujourd'hui qu'il y a dix ans que cet Etat palestinien fournisse au monde arabe le modèle démocratique dont il aurait besoin, tout simplement parce que les extrémistes sont plus forts aujourd'hui qu'hier. Mais ils le seront encore plus demain si l'actuelle politique est poursuivie.

Quels sont les choix d'Israël ? Evacuer les Palestiniens des territoires ? C'est impensable. Etablir un régime d'apartheid ? Ça l'est également. Espérer que les Palestiniens se découragent et acceptent la paix aux seules conditions israéliennes ? C'est impossible. Alors, l'évacuation militaire des territoires occupés et la création d'un Etat palestinien ne sont-ils pas la moins mauvaise solution ?

Aujourd'hui, tout débat sur le Proche-Orient s'arrête au fait que trop de gens pensent que ce qui sera donné à l'un (en l'occurrence les Palestiniens) sera pris à l'autre, comme dans les jeux à somme nulle.

C'est vrai territorialement, ce n'est pas vrai politiquement. Ces deux peuples ont à gagner ensemble à l'établissement de la paix. Et j'ose espérer qu'en France le débat reste possible, y compris pour le Proche-Orient, sans recourir à la diabolisation de ceux qui redoutent tout autant les extrémistes et le terrorisme que vous, Elie Barnavi. Mais sachez que le maintien du statu quo, loin d'affaiblir extrémistes et terrorisme, ne fait que les renforcer.

* Pascal boniface est directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS).


 

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