L'engrenage Fatal

par Michèle Manceaux *

Le Monde
30-08-2001


    
LE point de vue de Robert Badinter "L'angoisse et la paix" (Le Monde du 21 août) m'a choquée. Comment peut-il, lui, juriste éminent, penser que l'angoisse donne des droits ? Puisqu'il fait l'analogie entre les peuples et les individus, je me permets d'évoquer en deux mots mon histoire. J'ai été une jeune juive angoissée. Cela ne m'a donné aucun droit. Plutôt une grave névrose. Des années de psychanalyse m'ont été nécessaires pour me libérer de l'empreinte du passé et me trouver moi-même.

Ainsi Israël ne trouvera sans doute sa paix que lorsque le souvenir de la Shoah auquel Robert Badinter attribue la cause de l'angoisse de ce pays ne sera plus qu'une blessure du passé comme nous en avons subies tous dans nos vies. Ainsi Israël ne doit plus chercher dans la Shoah une raison à sa peur. Tout visiteur de ce pays en ressent la constante paranoïa. Peut-être faut-il que de nouvelles générations prennent en main leur destin pour qu'Israël échappe enfin à la schizophrénie qui, hélas, saisit le pays et parvient aujourd'hui à son comble lorsqu'il se donne un chef assassin.

Je pleure comme Robert Badinter de voir Israël en sang et en guerre, mais son analyse du rapport de forces entre les Israéliens et les Palestiniens n'apporte aucun espoir de paix.

Israël ne peut survivre qu'en reconnaissant l'Etat palestinien (comme, à Sarajevo, la paix est passée par la reconnaissance de chaque confession). Robert Badinter trace de l'histoire d'Israël un tableau qui tronque la vérité. Si l'Etat hébreu fut créé sur une terre occupée par les Palestiniens, il eût été juste qu'un Etat palestinien fût institué en même temps. On a confondu "palestinien" et "bédouin", oubliant qu'une société palestinienne cultivée habitait ces terres depuis plusieurs générations et à Jérusalem même.

Les Palestiniens ne constituent pas l'ensemble des Etats arabes qui, d'ailleurs, prouvent leur indépendance en n'intervenant dans le conflit actuel que par des déclarations.

Robert Badinter dit : "Israël est né de la Shoah. Il ne faut jamais l'oublier." Justement, il faut l'oublier et ne pas pardonner aux Israéliens de se croire tout permis. A Genève, depuis longtemps, ils méprisent les avis de la Commission des droits de l'homme, se désignant comme un pays "à part". Avec la complicité des Etats-Unis, Israël s'arroge le droit d'échapper aux conventions des droits de l'homme en tirant sur les enfants (ce ne sont pas "des balles perdues") et en se livrant contre les Palestiniens à des exactions que des juifs entendus par moi en Israël qualifient eux-mêmes de fascistes.

Quelle tragédie pour les juifs de s'appuyer sur le souvenir de la Shoah pour infliger à un autre peuple les exactions ignobles qu'ils ont eux-mêmes subies. Cette folie qui s'empare des esprits au Proche-Orient, mais aussi des esprits dans le monde entier dès qu'il s'agit du désastre actuel, serait-elle l'ultime avatar de la folie hitlérienne ? De cette damnation à laquelle le peuple élu n'échapperait pas ? Contrairement à ce que pense Robert Badinter, il faut résister à la Shoah pour récupérer la raison et la dignité.

Sinon Israël est perdu. Déjà le fanatisme s'étend des deux côtés. Les Palestiniens, qui espéraient la paix depuis les accords d'Oslo, n'avaient eu aucun geste guerrier et Arafat, quoi qu'on en dise, jugulait le fanatisme. Entre 1993 et 2000, les Palestiniens ont attendu la paix dans le calme. De promesses non tenues en conférences inabouties, on les a fait lanterner. De Camp David à Taba, on a fait croire au monde entier que des propositions sérieuses étaient apportées par Barak à Arafat. On sait aujourd'hui officiellement par les témoins américains qu'il n'en a rien été et que, pendant des années, les colonies se sont multipliées.

Le marché de dupes offert aux Palestiniens les a poussés à bout, à cette horreur de voir des hommes se faire eux-mêmes exploser. Désespoir total. Ces attentats présagent le pire, une guerre de religions, un fanatisme général dans la région, dont Israël paiera le prix.

Robert Badinter justifie - je le cite : "Le recours à la force qui assure le statu quo qui permet au moins de rassurer (...) les esprits. Jusqu'au prochain attentat, jusqu'au prochain mort." Mais c'est là où lui-même est pris dans cet engrenage fatal qui lui fait perdre sa lucidité. Il sait pourtant que ce recours à la force ne peut rien, absolument rien. Les Palestiniens ne veulent pas la mort de l'Etat hébreu. Ils veulent un Etat palestinien à côté. Ils veulent leur part de Jérusalem. Et ils y ont droit, même s'ils n'ont pas été victimes de la Shoah qui, d'après lui, donne tous les droits.

Il parle d'homme providentiel, un Sadate, pour résoudre un conflit psychologique ! Cela semble bien léger. N'est-ce pas un juif qui a tué Rabin ? Au lieu d'en appeler à un homme, ne faut-il pas, avant qu'il ne soit trop tard, que la communauté internationale intervienne vite et sans appel ? Le rapport Mitchell est inapplicable quand Sharon refuse même une commission d'observateurs.

Tant qu'une instance internationale n'empêchera pas Sharon de conduire les événements, Israël ira à sa perte. Et vous, Robert Badinter, comme moi, nous serons encore plus tristes qu'aujourd'hui.

* Michèle manceaux est journaliste et écrivain.


 

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